Les jeunes homos qu’on ne voit pas : la province, les familles qui se taisent, les silences utiles
Photo : Jérémie Silvestro, CC BY-SA 4.0
Le débat public sur les droits LGBT se tient à Paris, et il parle de gens qui ont un centre LGBTI à vingt minutes de métro. J’ai grandi à 70 kilomètres de la première association, dans une ville où le seul bar gay avait fermé en 2009. Cet article est pour ceux qui sont encore dans cette configuration, et pour ceux qui ne savent pas qu’elle existe.
Ce que l’isolement fait concrètement
Il ne produit pas du malheur spectaculaire : il produit de la gestion. On apprend à surveiller ses pronoms quand on raconte son week-end, à ne pas laisser traîner son téléphone, à inventer des demi-vérités suffisamment cohérentes pour tenir trois ans. Cette vigilance permanente a un nom en santé publique — le stress des minorités — et c’est elle, bien plus que les agressions, qui explique les écarts de santé mentale mesurés chez les jeunes LGBT. J’y consacre un article entier.
Elle produit aussi une chose dont on parle peu : un retard. À 22 ans, beaucoup de jeunes isolés en sont, socialement et affectivement, là où leurs amis hétéros étaient à 16. Ce décalage crée des premières relations intenses et maladroites, et c’est une des raisons pour lesquelles les premiers couples sont si particuliers.
Les trois situations les plus fréquentes
La famille qui sait et qui se tait. C’est le cas le plus répandu, et le moins documenté. Personne n’a rien dit, tout le monde a compris, et un accord tacite s’est installé : on ne pose pas de questions, tu n’en poses pas non plus. Ce n’est ni du rejet ni de l’acceptation, et c’est épuisant à vivre, parce qu’il n’y a rien contre quoi se défendre.
Le petit lycée. Trois cents élèves, aucune anonymat possible, et une réputation qui se fabrique en une semaine. Le coming out scolaire n’y a pas du tout le même coût que dans un lycée de 1 500 élèves en ville.
L’absence totale de pairs. Ne connaître personne, littéralement. C’est la situation qui pousse le plus tôt vers les applis, souvent avant d’être prêt, et avec des interlocuteurs beaucoup plus âgés. Si c’est ta situation, lis au moins les règles de sécurité avant le premier rendez-vous.
Ce qui existe, même sans ville
- La Ligne Azur : écoute et orientation sur les questions d’orientation et d’identité, anonyme et gratuite. Elle existe depuis les années 1990 et c’est souvent le premier contact.
- Fil Santé Jeunes, 0 800 235 236 : gratuit, anonyme, ouvert tous les jours, et pas réservé aux questions LGBT.
- Le 3114 : numéro national de prévention du suicide, 24 h sur 24, si la soirée est vraiment mauvaise.
- Les permanences en ligne des associations nationales, qui ont beaucoup changé depuis 2020 : SOS homophobie, Le Refuge, les centres LGBTI de région font du suivi à distance.
- Les associations étudiantes, qui sont souvent la première vraie communauté quand on part faire ses études. La liste commentée est ici.
Et un point pratique que personne ne mentionne : les villes moyennes ont davantage de vie associative qu’on ne le croit. Rennes, Nantes, Montpellier, Lille ne sont pas Paris, et c’est tant mieux : on y connaît les gens.
Mon opinion, et elle est tranchée
Le conseil « monte à Paris » est mauvais. Il est mauvais parce qu’il suppose de l’argent, parce qu’il repousse la question de trois ans, et parce qu’il transforme un déménagement en condition d’existence. Ce qui fonctionne, d’après tout ce que j’ai vu : une seule personne au courant, un seul lien hebdomadaire — un groupe en ligne, une association à une heure de train, un pote fiable —, et un horizon daté. Pas forcément Paris. Juste quelque chose qui existe.
Si tu lis ça depuis une petite ville
Deux choses. La première, c’est que la situation est temporaire par construction : à 18 ou 20 ans, le lieu de vie change, et presque tous ceux que je connais disent la même chose une fois partis — ça s’est débloqué plus vite qu’ils ne le croyaient. La seconde, c’est que tu n’as rien à prouver en attendant. Le dossier identité ne te demande aucun calendrier, et tu peux m’écrire ; je réponds, et je ne publie jamais les messages.
Ce qu'on me demande quand on est isolé
Que faire quand on est gay et qu'on ne connaît personne ?
Créer un seul lien régulier plutôt qu'attendre un déménagement : une permanence en ligne d'association, un groupe étudiant, un ami au courant. La Ligne Azur et Fil Santé Jeunes (0 800 235 236) sont gratuites, anonymes et accessibles de partout.
Faut-il déménager dans une grande ville pour vivre sa vie ?
Non, et c'est un mauvais conseil quand il devient une condition. Les villes moyennes ont souvent une vie associative réelle, et les associations nationales font du suivi à distance depuis 2020. Le changement de lieu arrive de toute façon avec les études ou le travail.
Mes parents ont compris mais personne n'en parle, est-ce normal ?
C'est la situation la plus fréquente et l'une des plus usantes, parce qu'il n'y a ni rejet ni acceptation explicite. Beaucoup de familles sortent de ce silence quand un élément concret entre dans la conversation : un copain présenté, un événement raconté.
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